PIERRE CHESSEX
ORIGINE DES NOMS DE PERSONNES
Sens et origine des prénoms, des noms de famille et des surnoms.
LA GUILDE DU LIVRE
LAUSANNE – SUISSE
1946
INTRODUCTION
Les histoires de Peaux-Rouges qui passionnent les enfants mettent en scène des indigènes aux noms suggestinfs: Cerf-Agile, Oeil-de-Faucon, La-Longue-Carabine ou Le-Serpente-Courroucé; ce qui permet à chaque petit lecteur de se représenter ici un guerrier à la course légerè, là un chef à la vue aiguë, un chasseur porterur d’une arme à feu, ou un traître rusé et dangereux. Tous les primitifs ont dû procéder de la sorte: le nom du Péloponnèse, qui désigne la partie sud de la Grèce, signifie «Ile de Pélops»; et Pélops lui-même veut dire «Le visage pâle». Nous voilà bien près des noms indiens! Samson signifie «Petit soleil», Iphigénie, «La femme au fort menton», Ursule, «La petite ourse», Agrippa, «L’enfant né les pieds en avant», Divico, «Le divin». Ces noms appartiennent au trésor des langues hébraïque, grecque, germanique, latine et celtique.
Quelque peuples ont conservé vivant le sens de la plupart de leurs noms de personnes. Ainsi le Japonais sait que Jun veut dire «Ordre, obéissance», et que Mitsubaru signifie «Lumière du printemps». Les Polynésiens que l’on n’a pas affublés de noms européens portent encore des noms expressifs, personnels, et à toute occasion, ils en créent de nouveaux: Teiki vii fenna, «Le chef qui parcourt le monde», Roo, «Renommée», Tearii Marotea, «Le roi à la ceinture de plumes blanches», Te ono nui pa te ao, «La grande renommée qui rejaillit sur le monde», Tiare Taporo, «Fleur de citronnier».
Nous avons le plus souvent oublié le sens primitif des noms que nous portons. A la naissance de leurs enfants, la plupart des parents cherchent un nom dont la consonance leur plaît; ils ne se demandent que rarement ce que signifie ce nom. Quant au nom de famille, la question ne se pose même pas: nous en héritons à notre naissance, sans pouvoir jamais le choisir; il est protégé par la loi; et seule une décision de l’autorité cantonale permet de la modifier.
Il n’en fut pas ainsi à l’origine. Et l’on peut affirmer que le premier père qui, dans la nuit des temps, donna à son fils le nom de Samson savait fort bien ce qu’il faisait. Le premier Hébreu qui donna à son enfant le nom de Jean (Jebo- hanan), «Jéhovah est bienfaissant», savait très bien qu’il glorifiait son dieu national¹(10). Le premier Grec qui appela son fils Nicolas (Nikolaos), «Le vainqueur des peuples», avait pleine conscience des espérances qu’il fondait sur le courage ou le talent militaire de son fils devenu homme.
L’étymologiste doit s’efforcer de se placer, en pensée, dans l’état mental oùetait ce père lontain lorsqu’il inventa pour son enfant un nom nouveau. Puis il essayera de déterminer le sens de ce nom, en étudiera l’histoire, les évolutions, les variations de formes, d’orthographe et de signification, les composés et les dérivés éventuels, etc.
Cette étude des noms de personnes est passionnante.
Tout d’abord, parce qu’il est intéressant pour chacun de connaître l’origine et la signification de son nom de baptême, de son nom de famille, voire de son surnom!
De nombreuses conférences faites en public ou au micro, d’innaombrables articles publiés dans les revues et quotidiens romands, de nombreuses causeries données en classe à des élèves d’âge varié, m’ont prouvé que la public s’intéresse vivement aux questions de langue, d’étymologie, de sémantique, aux campagnes menées contre les barbarismes et les solécismes, aux travaux de nos savants sur nos patois, sur notre folklore ou sur nos beaux vieux noms de liux.
Ensuit, parce que les noms propres, particulièrement les noms de personnes, présentent un grand intérêt linguistique. Témoins d’âges révolus, fossiles de langues disparues, ils permettent souvent de reconstituer des formes et des types qui ne figurent plus dans nos langues actuelles.
Enfin, parce que les noms de personnes offrent un immense intérêt psythologique et social.
Pour qui sait les les interpréter, dit Abert Dauzat¹(11), les noms de personnes portent sur leur visage le reflet, l’empreinte des civisations passées. Les gros bataillons des noms de famille français évoquent l’ironie gouailleuse et crue des fableaux, la langue savoureuse, les professions, les costumes, les usages du moyen âge finissant. Par les noms francs et burgondes que l’aristocratie mérovingienne et carolingienne mit à la mode, ils font revivre ces compesés, aux métaphores brillantes comme des cliquetis d’armes, dont les conquérants germains, grands enfants barbares, aimaient à s’affubler, ainsi qu’auparavant les Gaulois. Les prénoms du calendrier chrétien, où sont venus s’inscrire, suivnt les hasards du martyrologe et de la béatification, des noms de toutes origines, font surgir, à travers les victimes réelles ou apocryphes de la Rome païenne et les ascètes du moyen âge, les patronymes romains nés de la glèbe et enrobés par un droit despotique dans un puissant conglomérat familial, la plastique des créations grecques, poétiques et individualistes, l’éclat, enfin, terni par le temps, des vieilles images bibliques, filles du désert.
Avec les noms de personnes, on peut plonger au tréfonds de l’âma populaire parmi les âges défunts. Ne sontils pas les symboles vivants de croyances, de superstitions évanouies?
La valeur magique attribuée aux mot dans les sociétés anciennes apparait avec une force particulière dans les noms qui désignent l’individu. Pour le primitif, le nom est attaché inséparablement à l’être désigné, il fait corps avec lui, à tel poin que les sauvages cachent leur véritable nom aux inconnus pour se préserver des maléfices. Certain nègres du Soudan donnent à l’enfant le nom du fétiche qui présidait à la semaine de la nassance. Epurée par le christianisme, une telle croyance s’est perpétuée jusqu’à nos jours par l’institution des saints patrons. A l’inverse, certains mauvais génies puorraient exercer une fâcheuse influence, ou un dieu jaloux peut être offensé de voir attribuer son nom à un homme: d’où les interdictions linguistiques, les tabous que ont écarté le nom de Jéhovah de l’anthroponymie hébraïque, Jésus de celle du moyen âge, et Marie, jusqu’à nos jours, de l’usage espagnol.
Le mot en lui-même est réputé avoir ses vertus: le nom exercera, croit-on, une influence sur l’enfant. Les Romains, par exemple, nommaient un garçon Fortis, non parece que le nouveau-né semblait courageux, mais pour qu’il le devînt¹(13). De la même mystique relèvent les noms gaulois comme Vercingétorix (gran roi de guerriers), germains, comme Hrodoberhto (gloire brillante). A l’heure actuelle, il existe encore des esprits qui croient à l’action du prénom sur l’individu: l’onomancie compte toujours des adeptes et a donné naissance à toute une littérature, qui n’est pas sans intérêt pour l’histoire des croyances.
Des races imaginatives ont synthetisé dans le nom d’un enfant leurs joies ou leurs sentiments, comme leurs espérances. Les noms sémites, israélites en particulier, ont souvent des significations sentimentales, telles que «joie», «prière exaucée», «donné par Dieu», tout comme telles formes du moyen âge, Dieudonné dans le Nord, Déodat dans le midi. J’ai connu une filliette anglais qui avait reçu le prénom Joie: les même faits, les même tendances se répètent à travers les âges. Rappelons aussi ke charmant nom italien Bentivoglio, «je te veux bien», que des familles portent encore.
A un autre point de vue, l’absence de Teutatès et l’abondance des Martialis dan les patronymes gallo-romains attestent la disparition rapide des dieux gaulois. Le trionphe de christianisme a eu pour résultat de bouleverser l’anthroponymie de la Rome païenne. Le culte des saints, plus tardif qu’on ne le croit communément, ne se reflète dans les prénoms, comme dans les noms de localités, qu’à partir de l’époque capétienne.
L’état social exerce des répercussions derectes dur kes noms de personnes, Les noms de famille, emportés par la bourrasque des grandes invasions, se reconstituent sur d’autres bases le régime féodal a trouvé son assiette, pour se fixer déffinitivement quand le pouvoir royal est solidement organisé. La Révolution et l’Empire ont marqué leur empreinte sur les prénoms et ont donné des noms de famille aux Israélites, parias de l’ancien régime, citoyens désomais.
Quand à l’influence de la mode, nous la retrouverons à chaque pas. Cést elle qui fait quitter aux Gaulois leurs vieux noms indigènes, et les incite à adopter les appellations romaines. Viennent les Barbares, et les Gallo-romains, à leur tour, prennent les noms en usage dans l’aristocratie franque. Plus tard, le bourgeois donne à ses enfants les noms de baptême en usage dans les familles nobles; le vilain copie le bourgeois; la province imite la capitale et la campagne la ville. Plus nous approchons de l’époque actuelle, plus la mode s’impose en souveraine avec ses variations et ses caprices, refoulant à l’arrièreplan, affaiblis sinon éliminés, les facteurs, jadis prépon dérants, d’ordre sentimental et mystique. La tradition familial elle-même, si puissante à la fin de l’ancien régime, cède devant elle: le goût du jour règle à peu près seul le choix des prénoms; les noms de famille jugés ridicules ou malséants vont faire peau neuve au Conseil d’Etat. Les surnoms sont essentiellement des créations collectives, filles de la mode. Quan aux pseudonymes, l’individu qui les forge obéit, bien plus qu’il ne le suppose, aux suggestions du milieu et à l’esprit de son époque.
Notas de la introducción:
¹(10) Emile Ferrière, Etymologie de quatre cents prénoms, p. 58. Voir la bibliographie à la fin du volume.
¹(11) Albert Dauzat, Les noms de personnes, op. cit., pp. 6-9.
¹(13) Nomen omen (littéralement: nom-présage); note de notre main).
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